Titre: Je voudrais vous parler d'amour...
et de sexe
Auteure: Soeur
Marie-Paul Ross
Éditions: Michel
Laffont, Paris, 2011
Il y a de ces livres auxquels il faut consacrer plusieurs
heures. Par exemple, un roman peut se lire plus
facilement qu'un essai qui présente l'étude d'un
sujet.
Puisque la saison estivale nous offre plus de temps pour aborder
et approfondir une question, elle est donc toute
désignée pour aborder l'ouvrage de la sexologue
Marie-Paule Ross.
Quatrième de couverture (extraits): «Qui, de nos
jours, ne réfléchit sur la sexualité? Qu'en
est-il de son évolution, de sa liberté dans son
expression, de ses dérapages, du vécu
précoce des jeunes et de leur méconnaissance de
l'érotisme? À ces questions et à bien
d'autres, l'auteure apporte un éclairage
pertinent.»
Qui est Marie-Paul Ross? Son éditeur nous la
présente ainsi: «Marie-Paul Ross, soeur
missionnaire, a consacré vingt années de sa vie
à l’Amérique latine. C’est là qu’elle a
découvert, outre une intolérable pauvreté,
où pouvait mener l’ignorance d’une sexualité
naturelle, nécessaire et merveilleusement humaine, au
profit d’une sexualité bestiale où le corps est
devenu simple objet de consommation. Et force lui est de
constater que ce phénomène est désormais
courant dans nos sociétés. De retour au Canada,
elle est devenue sexologue clinicienne et a fondé son
propre centre de thérapie.»
Voici une pertinente recension
de notre collaborateur Yvon R Théroux, religiologue,
éthicien et théologien qui saura enrichir votre
lecture de cet ouvrage.
On a souvent reconnu la sexualité, dans le passé
et même au présent, comme un sujet faisant partie
de la liste des tabous. Hors du langage commun, le tabou est une
zone infranchissable, un contexte secret dont il ne faut pas
tenter l’exploration, à aucun prix, pas même les
contours accessibles. Généralement, le tabou est
un type d’interdit - au sens juridique du mot - mais dans le
cadre de l’univers du sacré, de l’expérience du
sacré.
Cet ouvrage pourfend le tabou. Il clarifie les tendances par
trop désastreuses d’une sexualité mal
assumée, mal vécue. Si Aristote a défini
« l’humain comme un animal raisonnable », il va de
soi que le plaidoyer de soeur Ross s’en tient d’abord au fait
que l’humain est d’abord un animal. Le drame de
l’humanité actuelle est de refuser ce constat universel.
Combien de fois entendons-nous l’expression : « On est
quand même pas des animaux! ». Mais justement si,
nous le sommes, et nous sommes convoqués à
dépasser cette nature première et primaire. Non
pas que notre matérialité corporelle et charnelle
soit seulement un handicap, mais élevé par un
érotisme bienséant, le corps se spiritualise.
Bref, accéder à une maîtrise de soi c’est
devenir sage et jouir d’un épanouissement intégral
de toute la personne.
Un ouvrage en trois parties qui révèle ce que l’on
n’aimerait mieux pas savoir. Car pénétrer les
zones ombrageuses de l’humanité, les replis de ses
comportements pathologiques au plan de la sexualité
active, c’est tout comme visiter des catacombes
nauséabondes et ténébreuses. Bien sûr
que l’on préfère, la plupart du temps, les
alpinistes aux spéléologues (explorateurs de
cavités souterraines). Mais ces univers sont
complémentaires quand il s’agit de faire la
lumière sur l’intégralité de la vie
humaine.
L’auteure rappelle aux gens du Québec les méandres
de la Révolution tranquille qui fit alors violence au
mode de vie rural et traditionnel de notre société
d’alors. Entrer dans la modernité impliquait quasiment de
laisser à la porte tout le patrimoine de notre histoire
commune, faire tabula rasa de la transmission
intergénérationnelle de valeurs
héritées d’un long passé à travers
de multiples générations. L’auteure reprend celle
de l’amour exprimé envers soi, dans le couple, au sein de
la famille et, plus largement, dans le contexte culturel d’une
société. Bolivie et Pérou furent ses
premiers terrains d’observation et d’intervention.
Des exemples non exclusifs de rapports malmenés sur le
plan de la sexualité. Des jeux de pouvoir des hommes sur
les femmes. Des images déformées et
colportées par une culture ambiante. Une matière
imposante qui va mener Marie-Paul Ross à
développer un intérêt certain pour la
sexologie (une étude scientifique du comportement humain
au plan sexuel) jusqu’aux études doctorales. Son chemin
connaîtra que des obstacles : de la part de sa
communauté religieuse, des instances universitaires, des
lieux de stages. De son propre aveu, suite à une
rencontre fortuite en 1995, seul le pape Jean-Paul II la
soutient dans « sa mission », à la fois
originale et inédite. Ce qui constituera un levier non
négligeable pour poursuivre sa carrière. La
deuxième partie présente une contribution
inestimable que sera son Modèle d’intervention globale en
sexologie (MIGS).
C’est toujours à partir d’expériences sur le
terrain qu’elle fournit des outils pour les sexologues
cliniciens et l’autothérapie qui ne saurait être
entièrement suffisante pour les patients. Le chapitre 6
clarifie et distingue de façon lucide et convaincante la
frontière entre érotisme et pornographie, tout en
soulignant que « l’érotisme est naturel et
spontané. Il s’inscrit dans la beauté et le
partage. C’est la sublimation du corps, on aime son corps, et
celui de l’autre. Il est indispensable pour la plénitude
des couples » (p. 89). La pornographie, au contraire, se
décrit à travers une possession violente, une
domination outrancière, la maltraitance
dégradante. L’absence de message affectif et de
sensibilité humaine caractérise la pornographie.
Son accessibilité via l’Internet n’arrange rien du tout.
Et, pour trop de personnes de tous les âges, c’est devenu
la norme en matière de sexualité. Les exemples
illustratifs démontrent clairement les avancées
théoriques et pratiques de son approche clinique.
Les chapitres subséquents traitent de thèmes
majeurs : le couple, les enfants, les ados et la
sexualité; la masturbation, la contraception et
l’avortement. À ce chapitre, elle présente des
positions fort bien nuancées, en toute liberté de
conscience et d’intelligence, qui mériteraient
d’être étudiées particulièrement au
sein de Commissions officielles d’autorités tant
politiques, sociales que religieuses. L’auteure n’accepte pas
tout. Par exemple, quand l’avortement devient un moyen de
contraception au même titre que d’autres. Elle traite
finalement dans cette deuxième partie, de la
sexualité des handicapés et des approches qui
respectent l’intégralité de leur vie globale et
celles qui sont à mettre au compte des abus malheureux et
destructeurs. Le dernier chapitre entreprend l’étude
systématique de la pédophilie, présente
dans toutes les sphères de nos sociétés
d’hier à aujourd’hui.
Il y a la pédophilie structurelle (p. 183 et ss.) dont
les auteurs sont de dangereux manipulateurs qui baignent dans le
déni total, redoutables parce que persuadés et
persuasifs de leur pleine innocence. Pour les
thérapeutes, c’est un défi de déceler leur
déviance. Dans la pédophilie situationnelle (p.
186 et ss.), la plus répandue, mais guère plus
enviable, les auteurs confessent souvent leur regret des
actes posés et connaissent alors une détresse
psychologique avérée. Leur traitement
s’avère plus facile. Dans les deux cas, des
évaluations rigoureuses permettront de choisir les
traitements appropriés. Ce chapitre demeure
incontournable pour qui veut comprendre ces formes de
déviances sexuelles extrêmes. La troisième
et dernière partie révèle un plaidoyer
adressé à l’Église catholique.
À partir de souvenirs évocateurs de son enfance,
de son adolescence, de son entrée dans l’âge
adulte, Marie-Paul Ross parle directement des pathologies
religieuses qui peuvent affecter le monde entier. Elle ne se
contente pas d’analyser froidement les situations
problématiques, les incohérences, les
contradictions dans les discours et les faits vécus au
sein de l’ensemble de la hiérarchie, mais soumet aussi
des propositions limpides pour résoudre trop de
problèmes camouflés et non avoués. Une
bouffée d’air pur. Un autre discours qui s’ajoute
à la multitude d’autres pour une réforme en
profondeur au sein de l’Église. L’Évangile, le
message de Jésus doivent l’emporter sur tout le reste. Il
est urgent de déchiffrer les attitudes de Jésus
pour les adopter et les adapter à notre temps.
Écrit dans un style direct et sans détour inutile,
ce livre peut plaire ou déplaire : tout dépend de
notre position personnelle par rapport au « principe
réalité ». S’il est vrai que l’auteure ne
ménage rien pour démontrer les fruits mixtes de
son expérience et de ses études, elle le fait avec
beaucoup de conviction, de compétence et de
professionnalisme. Mais aussi avec le souci d’aider et de
contribuer à la réhabilitation de
l’expérience humaine majeure de l’amour vrai et
authentique. Une façon de vivre radicalement la
compassion et l’amour d’autrui.
Yvon R. Théroux
yvonrtheroux@hotmail.com